PATHOLOGIE DES IDENTITÉS ET DES RELATIONS FAMILIALES

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Par le Père Renaud LALEYE

Le Père Renaud LALEYE est prêtre du diocèse de Porto-Novo. Ordonné le 14 Août 2010, il est actuellement en mission d’études à Strasbourg (France)

Richesse sémantique du terme « famille »

Le mot « famille » désigne stricto sensu l’ensemble des personnes vivant sous le même toit et unies par le lien de sang. L’histoire de son origine occidentale nous montre une évolution et une ramification de significations où apparait  la synonymie entre famille et maison. Les langues parlées au Bénin, sans employer nécessairement le référent « maison » (1) font entendre dans la réalité sociale « famille » ce rapprochement de sens. La maison devient le lieu où habite originellement la famille, constituée dans une moindre proportion du père, des mères (polygynie) et de leurs enfants. Le temps des naissances aux générations suivantes (petits-fils et arrière petits-fils) fera advenir la structure sociale de collectivité et de  clan dans laquelle les relations familiales sont élargies aux oncles/tantes-neveux/nièces, aux cousins et aux parents des épouses.

Le fait culturel de la polygamie de type « polygynique » (et ailleurs polyandrique), encore vivace en milieu rural, est le lieu d’une différenciation dans la fratrie : les enfants du même père  (frères consanguins : même père, mères différentes) qui se distinguent entre eux par le lien d’attachement à la mère (frères germains : même père et même mère). A la base de cette différenciation, le rapport parfois conflictuel entre les mères, dépendant ou non de l’autorité paternelle en déficit de justice et de bienveillance, est la première source d’infestation des relations familiales. Il contamine la fratrie, désormais divisée entre les germains en fonction des mères en opposition. La démarcation qui met en face les Tͻvi (les enfants du même père et de mères différentes) et les Nͻvi (2) (les enfants de la même mère et du même père) est une caisse de résonance de ces inimitiés inter-maternelles.

A la racine des conflits familiaux

 Pour des raisons semblables en milieu urbain (la gestion de l’autorité du père au statut de grand-père), les conflits peuvent naître entre les épouses des frères (belles-sœurs) et leurs enfants (cousins) comme répercussion des ressentiments transmis horizontalement d’époux à épouse et verticalement de parents aux fils. D’une façon générale, les oppositions haineuses entre les épouses-mères ou entre les frères proviennent des frustrations liées aux sentiments réels ou non d’injustices subies de la part du père. Il lui est souvent reproché de  favoriser telle épouse et ses enfants au détriment des autres. Mais lorsqu’il est indirectement concerné, les épouses et leurs enfants s’affrontent entre eux, pour mériter ou gagner (prééminence sur les autres) les largesses du père.

Le drame de ces conflits à notre époque est le fait des séparations entre l’homme et la femme, vivant souvent en régime de concubinage, là où l’on parlerait volontiers du divorce s’ils étaient unis par le lien du mariage. Le départ de la femme-mère ou de l’homme-père est à la croisée de nouvelles identités familiales. Dans le cas où il n’y a pas une nouvelle relation conjugale, celui qui garde et éduque les enfants se trouve en monoparentalité avec le fardeau économique de sa prise en charge et de celle des enfants. Plus que par le passé, nous avons de plus en plus des familles monoparentales où le père éducateur ou la mère éducatrice ont un statut de quasi-célibataire, avec la liberté de nouer occasionnellement des relations conjugales informelles.

Distorsion et fragmentation du tissu familial

Cette donne sociale, l’augmentation des familles monoparentales est une résultante du dysfonctionnement constaté dans le traditionnel parcours matrimonial qui part de la connaissance des parents et aboutit au mariage en passant par les diverses dots. Dans les villes, les jeunes arrivent à la vie conjugale et à la génération d’enfants sans l’engagement et l’alliance des familles (concubinage). N’ayant comme fondement de leur relation conjugale que leurs propres sentiments et décisions personnelles, ils se séparent aussi facilement qu’ils se sont juxtaposés. Le passé et le présent de leurs relations mixtes, en pourvoyant leur vie commune de soupçons d’infidélité, de trahison et d’adultère quelquefois justifiés, participent  de cette déstructuration de la vie conjugale et familiale.

Il n’y a pas de doute que la diversité des partenaires d’occasion dans la famille monoparentale » assumant les  figures paternelles ou maternelles en transit dessert la stabilité psychologique des enfants. Le risque n’est pas négligeable quand le parent séparé entre dans une nouvelle conjugalité déterminant une autre identité familiale (famille recomposée). La qualité des relations entre les frères utérins (de même mère et de pères différents) ou les frères consanguins est subordonnée à la  responsabilité médiatrice du parent commun. Il lui appartient en priorité d’établir les passerelles et de créer un cadre permanent ou régulier de proximité aimante dans lequel prennent corps les valeurs de solidarité et de charité.

En effet, quelles que soient les identités familiales, les sentiments d’attachement viennent au jour à la faveur de la double proximité spatiale (maison commune) et temporelle (vie commune). C’est elle qui confère l’intensité positive (amour) ou négative (haine/indifférence) du lien familial à l’ombre de la justice et de la bienveillance exercées par l’un des parents. Dans le contexte de la polygynie, nous avons vu comment le conflit généré par le père entre ses épouses est transposé entre les frères germains : la consanguinité est éclipsée par l’attachement à la mère ; la « faiblesse du sang » est obligée de céder ses droits à la force de l’utérus.

Même dans un régime monogamique, il arrive que germent et éclosent dans la fratrie des luttes intestines où se reflètent d’irréductibles désaccords entre les parents (conflits d’alignement sur les parents), luttes exacerbées et radicalisées par des frictions dues aux tempéraments.  Cette misadelphie qui perpétue dans bon nombre de nos familles la haine de Caïn contre Abel (Gn 4, 5-8) nous accule à nous interroger sur la valeur affective que nous devons accorder à la « force du sang ». Paradoxalement, Dieu se sentait plus interpelé par le sang d’Abel qui crie justice que Caïn qui n’avait pas conscience d’être le gardien de son frère (Cf. Gn 4, 8-10 ). En réalité, le lien de sang n’est constitutif que de la fraternité biologique acquise, celle qui rattache à l’acte géniteur ; il devient générateur de la fraternité sociale construite, à partir du moment où en amont, les parents éduquent les enfants et les gouvernent selon les principes de justice et de charité, et en aval, les enfants eux-mêmes s’acceptent, se corrigent avec amour, se soutiennent dans les difficultés et s’entraident.

Le sort de la famille dans les mains des parents

L’amour fraternel n’est pas un automatisme commandé par la nature ou le sang : la force du sang est une fiction, un mythe. Les enfants nés de mêmes parents intériorisent  d’abord la relation fils-parents avant celle qui les relie les uns aux autres. Dans la fratrie, les sentiments de jalousie, d’envie et de haine ont autant et parfois plus d’opportunités de subsister que les élans de tendresse, de partage et de solidarité. C’est pourquoi la responsabilité des parents est grande en particulier dans la dispensation de leur amour et l’exercice de leur autorité (justice) à l’égard de leurs enfants. En cas d’absence ou de défaillance, elle doit   être assumée par l’aîné ou un frère surtout en ce qui touche sa fonction médiatrice ou conciliatrice, au risque de faire voler la famille en éclats.

1) Le mot yoruba « IDILE » qui traduit famille porte le référent « ILE » qui signifie maison

(2)Les termes «Tͻvi » et « Nͻvi » appartiennent aux langues de l’aire culturel adja-tado.

1 comment

  1. Euloge GOZOA 5 octobre, 2019 at 09:14 Répondre

    La culture de l’empathie, définie non plus comme un caractère inhérent à la personnalité, mais comme une valeur sociétale ba vulgariser; ne pourrait-elle pas aider a la lutte contre la crise affective que traverse nos familles chrétiennes ?

    Euloge GOZOA
    Paroisse St Paul de Dowa

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